CET AMOUR de JACQUES PRÉVERT


Né à Neuilly sur Sein en 1900, très tôt son père l’initie à la lecture et au théâtre. Il fait son service militaire à Saint-Nicolas-de-Port où il fait la rencontre du peintre Yves Tanguy. Envoyé en Turquie, il lie connaissance avec Marcel Duhamel. Prévert retourne à Paris où il est hébergé par son ami Marcel Duhamel au 54 rue Château, qui devient le lieu de rencontre des surréalistes.
Esprit libre, anarchiste lyrique, parleur incomparable, Prévert rencontre en 1924 André Breton, Desnos et Aragon. Il participe activement au groupe. Parmi eux, il est bien plus homme de main qu’homme de plume, comme il le dira lui-même.
En 1928, Prévert, Tanguy et Duhamel quittent la rue du Château après un différend avec Breton. Il critique ouvertement Breton et quitte le mouvement surréaliste. Les membres du mouvement surréaliste publient en 1930 Un cadavre. Le texte de Prévert est intitulé « Mort d’un Monsieur ».
Il fonde le groupe Octobre en 1932 et devient le principal auteur. Il écrit les sketches de la troupe pour le théâtre populaire, puis des scenarios pour le cinéma. Il signe aussi de très nombreuses chansons.
Réunis après la guerre sous le titre de Paroles, ses poèmes, qui avaient paru ici et là ou qui avaient été donnés et dispersés aux quatre vents, connaissent un succès inégalé. D’autres recueils suivent jusqu'à sa mort. Prévert délaisse le cinéma pour se consacrer à la poésie et se tourner vers la réalisation d’incomparables et troublants collages.
Le poème « Cet amour » a paru dans Paroles.  D’abord dit à la radio par Pierre Brasseur (1941), puis révélé en 1943 dans Profil littéraire  de la France et dans Confluences (1945), il est mis en musique par Joseph Kosma.




CET AMOUR


Cet amour
Si violent
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n’a pas changé
Aussi vraie qu’une plante
Aussi tremblante qu’un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l’été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi j’écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t’en va pas
Nous qui sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.

PRÉVERT, Jacques, Paroles dans Œuvres Complètes I, Paris, La Pléiade, 1992, pages 97-99.


 


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Chronique: SALVATORE GUCCIARDO a lu LES ÉCRIVAINS NUISENT GRAVEMENT À LA LITTÉRATURE d' ERIC ALLARD

Éric Allard, Les écrivains nuisent gravement à la littérature, Cactus Inébranlable  éditions, Belgique, 2017. Avec son nouveau livre ...