Extraits de « CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL » d’AIMÉ CÉSAIRE



Née à  Basse-Pointe en Martinique, Aimé Fernand David Césaire poursuit ses études à Paris comme boursier du gouvernement français. Il y fait la décisive rencontre de Léopold Sédar Senghor et, à travers lui, de son héritage africain et de sa « négritude », concept qu’il invente et développe dans le journal L’Étudiant noir qu’il fonde, avec Senghor, Léon Gontran Damas, Guy Tirolien et Birago Diop.
Paru en 1939, le Cahier d’un retour au pays natal, poème d’appartenance et de déchirure, la première œuvre de Césaire, est salué comme le texte fondateur de la négritude. Dès sa publication, le poète est porté aux nues par André Breton. En 1944,  ce dernier rédige la préface du recueil Les Armes miraculeuses, qui marque le ralliement de Césaire au surréalisme.
Anticolonialiste résolu, Aimé Césaire domine pendant plus d’un demi-siècle la vie politique martiniquaise. Il est notamment maire de Fort-de-France de 1945 à 2001 et député de la Martinique de 1945 à 1993. Il est en outre le fondateur du Parti  progressiste martiniquais.





CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL

Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture
on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à
personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un  chiot
un mendigot

mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de Hottentot ?

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang  frénétique sur le courant lent de l’œil des mots en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d’une forêt de bêtes traquées de machines tordues d’un jujubier de chairs pourries d’un panier d’huîtres d’yeux d’un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d’une peau d’homme j’aurais des mots assez vastes pour vous contenir et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu’à la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des
hommes
Il me suffirait d’une gorgée de ton lait jiculi pour qu’en toi je découvre
toujours à même distance de mirage – mille fois plus natale et dorée d’un
soleil que n’entame nul prisme – la terre où tout est libre et fraternel, ma
terre


Partir. Mon cœur bruissait de générosités emphatiques. Partir…J’arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais :

« Embrassez-moi sans crainte…Et si je ne sais pas parler, c’est pour vous que je parlerai ».


Et je luis dirais encore :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

Et venant je me dirais à moi-même :

« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer  de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… »


CÉSAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1939 ; (réédit.)  1983, pages 20-22.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

VEINES MARBRÉES et autres poèmes de SALVATORE GUCCIARDO

© Salvatore Gucciardo Veines marbrées Blancheur De la volute Le graffiti illustre Le sfumato de l’âme ...