LA POÉSIE EST UNE ARME CHARGÉE DE FUTUR de GABRIEL CELAYA

Gabriel Celaya, poète espagnol, né à Hernani en 1911, entreprend et termine des études d’ingénieur à Madrid. À cette occasion,  il rencontre des artistes qui le marqueront profondément,  notamment Salvador Dalí, Federico García Lorca, Pablo Neruda et Luis Buñuel. Ses études terminées, il conjugue d’abord son travail d'ingénieur et la publication de poèmes. En 1936, durant la guerre d’Espagne, Gabriel Celaya s’engage du côté des républicains. Il restera toute sa vie un homme engagé. À compter de 1954, il se consacre exclusivement à l’écriture.

En 1967, Celaya fait la rencontre du chanteur Paco Ibáñez qui met en musique certains de ses textes, leur donnant ainsi une vaste audience.

En 1977, lors des premières élections législatives tenues à la suite de la mort du général Franco, il est candidat du Parti communiste espagnol.

Celaya reçoit au soir de sa vie un grand nombre d’hommages, parmi lesquels le Prix national des lettres espagnoles, en 1986.

C’est le cas du texte qui suit, dont nous publions la version originale, légèrement différente de celle que chante Ibáñez.



LA POÉSIE EST UNE ARME CHARGÉE DE FUTUR


Quand on a renoncé à tout espoir d’exaltation personnelle

Mais qu’on palpite encore au plus près de sa conscience

Existant férocement, affirmant aveuglement

Tel un pouls qui bat dans les ténèbres



Quand on voit devant soi

Les vertigineux yeux clairs de la mort

Alors des vérités sont dites

De barbares, terribles et tendres cruautés



Des poèmes sont prononcés

Ils emplissent les poumons de tous les asphyxiés

Qui cherchent la vie, le rythme

Et la loi qui régit ce qu’ils ressentent si profondément



À la vitesse de l’instinct

Avec la lumineuse force du prodige

Avec une magique évidence

Le réel nous transforme et nous fait semblable à lui



Poésie pour le pauvre, poésie nécessaire

Comme le pain quotidien

Comme cet air qu’il nous faut treize fois par minute

Pour vivre, et tant que nous vivons pour dire un oui qui nous honore



Parce que nous vivons par saccades, parce qu’ils nous laissent

À peine assez de souffle pour dire que nous sommes ce que nous sommes

Nos chants, sans que ce soit péché, ne sauraient être que des ornements

Nous touchons le fond



Je maudis cette poésie conçue comme un luxe culturel pour des neutres

Qui se lavent les mains et s’éloignent en disant que cela ne les concerne pas

Je maudis la poésie de tous ceux-là qui ne prennent pas parti jusqu'à la souillure



J’assume les fautes. Je sens en moi tous ceux qui souffrent

Et je chante en respirant

Je chante et je chante et en chantant par-delà mes peines personnelles

Je m’agrandis



Je voudrais vous donner la vie, inciter à de nouveaux gestes

Pour cela je détermine avec précision ce que je peux faire

Je me sens ingénieur du vers, un ouvrier

Qui avec d’autres travaille l’Espagne dans ses fers



Telle est ma poésie. Une poésie-outil

Battement de cœur à la fois unanime et aveugle

Une arme chargée de futur s’élargissant

Avec laquelle je vise ta poitrine



Ce n’est pas une poésie pensée goutte à goutte

Ce n’est pas un bel objet. Ce n’est pas un fruit parfait

Elle est comme l’air que l’on respire

Elle est le chant qui donne son espace à ce que nous portons en nous



On répète ses mots en ressentant qu’ils sont les nôtres

Et ils prennent leur envol. Ils sont plus que ce qu’ils désignent

Ils sont ce qui nous est le plus indispensable, ce qui n’a pas de nom

Au ciel ce sont des cris et sur la Terre ce sont des actes.

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