GÉOGRAPHIE D’UNE NUIT… de NAVIA MAGLOIRE

Née à Cap-Haitien, Navia Magloire a fait des études de premier cycle à l’Université Jean Price-Mars. Partie pour la France, elle décroche une Maîtrise en Psychologie clinique à l’université  Lumière Lyon II et un diplôme Inter Universitaire (DIU) en audiophonologie de l’adulte à l’Université de Claude Bernard Lyon I. Elle vit actuellement aux Etats-Unis d’Amérique.


GEOGRAPHIE D’UNE NUIT

La nuit retrouve sa mémoire
la terre exige un requiem
elle résonne comme la peau nue du tam-tam
Il arrive des saisons de joies incomplètes
et les eaux grondent en libération
il est écho d’un retour au griots
c’est un appel de l’intérieur
un appel à se réécouter
Ne vous fiez pas à leur lune
c’est l’œil de la conspiration !

L’ébène se dés-écrit
la peau se libère
et la nuit revient
comme une proposition
une évidence
sommant au retour aux griots
un retour à l’être
possible murmure de l’âme libérée

Il arrive des chemins de joies incomplètes
ensemencés de mystères renouvelés
c’est un éveil à l’instant noir
un reniement à la douleur instrumentalisée
Ecoutez
Ne vous fiez pas à leurs yeux
c’est l’œil du cyclone !


CLAIR DE LUNE

La nuit a vieilli intensément
l’évidence en coulisse
était là
prête à saisir la défaillance
sombre comme l’absence
troublante comme un rire
dans l’ouverture des mots
la nuit a vieilli profondément
il a fallu des lustres pour retraverser
le mirage
pourtant ce n’est pas dans la lâcheté qu’il apparait
c’est dans l’évidence même
illisibilité ou illusion de langage ?




TOURNURE

Je ne veux plus rêver des hommes
Cheminant le vent des caraïbes
Je préfère imaginer leurs ombres
qui s’aventurent dans le jardin de ma conscience
Je me fais entremetteuse d’un monde connu
et celui de l’ inconnu
Avec eux, je suis ruine déshonorant mes
parterres de parfum, de naturel et de quiddité
Sans eux, je suis fortune d’imagination, de sourire
et de spontanéité
Je ne veux plus penser aux hommes
menaces pandémiques d’une société
asociale
désormais je les invente au coup
d’éclair de ma raison conditionnée
Je me fais paraphrase du réel et de l’irréel
Pour eux, je suis bonne chair, gourmet, désir
Loin d’eux, je suis pensée, divine et immortelle
Je ne veux plus parler des hommes
Je désire les créer dans des fibres d’amour
qui transcende le virtuel et peut-être
qu’un de ces matins apparaîtra l’homme
que j’ai rêvé



AGAPÈ

Combien j’ai envie de m’abandonner
à la prière amère de mes larmes
car j’habite un corps dont l’amour a déserté
les carrefours dès la jeunesse du matin
Sans amen je cherche l’abri de mon ombre
sans merci il me fuit
j’habite un corps désert
un corps fantôme
un corps liquide
un corps pétrifié
Combien hélas j’ai envie de marcher dans
la mémoire glissante de mes larmes
Car j’habite une ville fumée
depuis la traversée impersonnelle
de mon corps en transit
Sans relâche je furète sa vividité
Sans relâche il se tait
j’habite un corps évaporé
un corps fumant
un corps dilué
un corps périmé
Je suis poussé à voyager
les remous de mes larmes
car je cherche au participe passé
l’Agapè d’un corps inédit.



TERRE D'AGONIE

J’entends le souffle poussif d’un peuple
dans l’enceinte funeste d’une île assassinée
Ô Haïti, Nécropole de souvenirs oubliés
avortés de leurs âmes, ces haïtiens
sans traces, ni race errent
dans un brouillard primaire
perdus dans la trame dénaturée
de leur histoire
Ô Haïti
Sarcophage de trésors violés
le murmure de ta plainte échoue
dans l’esprit liquéfié de surnaturel
de tes pères
dépatriée, cette plèbe est une embolie
dans la venelle bicentenaire
Ô Haïti
Urne d’ancêtres hypothéqués
Le trille amnésique de tes intellects
fait violence dans la mêlée politique
l’oubli transcende le psychisme de tes fils
accablées de viols tes filles se vendent
La mort est transcodée
Ô Haïti
Traumatisme d’une traversée
non intégrée



MÉTIS

Ta peau d’outre-mer
se confond à la voie
lactée, mais ton langage
à l’arôme du café noir
ton parfum subtil et sensuel
est celui du terroir
alors que tes yeux
décrivent le bleu de
leur ciel
ta musique a des accords de
violon blancs
mais tes pas égrènent
le rythme de nos tam-tam
Tu es tout, mélange, tandem
Tu te dis nègre et savoure
le sucre crème de nos
pommes cannelles
Tu te fais blanc et épouse
les lys au havre
du paradis
et ta mère, Métis
meurt, délaissée
dans cette hutte engloutie
par le poids de sa peau
elle est noire couleur
corbeau, signe de
mauvais présage
porteur de débines
porteur du néant.



MAUX D’EAU

Il pleut des rivières dans ma tête
Mon île ne rêve plus
les voix du passé obnubilent son imaginaire

Il pleut des tempêtes dans ma tête
mon île a délaissé son rêve
ses troubadours décriés s’empoissent
dans la gabegie

Il pleut à verses dans ma tête
Mon île a gommé son rêve
les tambours de ses contes s’obstinent
dans l’amnésie

il pleut, il pleut des larmes dans ma tête
mon île ne rêve plus
la cohorte des dieux a déserté l’oraison
de ses rites

il pleut dans ma tête en eau
ses semences chaotiques ont perdu
leur impulsion
mon île est un immense vase
de pleurs
Elle a cessé de rêver, mon île !





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