Extraits de "TU N’AS QUE CE SANG" de SERGE LAMOTHE


Né à Québec en 1963, Serge Lamothe est poète, romancier et dramaturge. L’une des voix les plus singuliers de sa génération nous livre, avec Tu n’as que ce sang, son premier recueil de poésie.

    Le lien vers le livre se trouve
    ici


cette Nuit sans fin tu la connais
l’alignement de ses  pièges lumineux
ses multiples feux
le grondement féroce de ses alcools
l’exubérance de sa joie
son ex-voto

elle ne recouvre pas la couleur
elle saigne de toute éternité
c’est un grand fleuve rouge fuyant sous d’inlassables ponts

il y a en elle
trop de ça
plus que ça

il y a soi

tu dis que voici ton amie
que nous aurons pour elle
de puissants ravissements
des charmes élémentaires
une infinie patience
et que la récompense de sa floraison
par un matin d’hiver
sera la rançon de nos égarements

tu dis qu’elle ira comme vont les louves
et ne reconnaîtra plus rien

sa joie l’empare
sa joie la perd
l’extase la recouvre

elle courbe sur nous
ce feu sans retour
te laisse pulvérisée

la bombe était en nous
plantée debout
soumise à un trouble éclatant
repue d’une vérité pierreuse et ancestrale

elle s’immobilise à mi-chemin de ta douleur
ses cuisses achèvent l’espace du doute

dans ce rêve
nous ne rêvons pas
le poids de la lumière est incertain devant l’innommable
et défaillir s’impose
à moins d’ouvrir les yeux

son travail a commencé

c’est la révolution en marche
et le paisible champ de bataille déserte par  la mort

j’ai une épiphanie pour toi
une hérésie pour nous
une pandémie pour les étoiles
j’ai trois cailloux de ciel au fond de ma poche
une arbalète pointée sur le cœur
deux pommes moins rouges que tes lèvres
plus vertes que tes mains
moins savoureuses que ton sexe

j’ai du temps à perdre

nous enfantons sans cesse notre enfance
l’innocence de nos jeux s’accorde à nos cœurs
si pure notre joie
qu’il faudrait l’encanailler

mais pourquoi ?

l’être n’arrive que s’il déborde
semble dire la fontaine

c’est comme
de l’avoir toujours su
d’être resté blanc sous la basalte

désapprendre
tout
à mesure

retrouver le souffle

c’est à la faveur du matin
qu’elles jouissent encore dans un grand désordre

et c’est autre chose de le dire

je n’ose t’appeler
la lune sera bientôt pleine

pleine d’appelés ?
je pense à toi
tout est tranquille ici
un élan intérieur ramène à ce peu de certitude

le printemps
n’arrive pas
qu’aux autres

ici la terre
nous ne laisserons pas de trace

ici la terre
nous y sommes à notre portée

ici la terre
ici la terre
nous avons toujours
été là

j’ai contemplé
dans la clarté des nuits
le silence de ta peau

ce vertige de toi
que tu n’as pas connu
te survit

toi tu dis que nous sommes déjà morts
et tu as raison d’avoir tort
parce que c’est vrai qu’on ne vit jamais
assez

tes soleils mutilés
sortent de l’ombre
un à un

tu ne veux pas
les dire

tu n’images pas les saccages
auxquels j’ai dû te livrer
pour que cesse la brûlure

et me voilà d’une blancheur d’esclave

tu n’as que ce sang
noir d’épuisement et d’outrages

tu es si fatiguée que même la mort
a fière allure à ton cou

la source avait un nom
dont les bêtes se souviennent

mais toi ta nuit craint le pire
et ta disparition
ne fait aucun doute

tu dis que tout est dit
mais c’est un nouveau mensonge

rien ne repousse plus
dans ta chair

ce grand train de misères

tu as donné au monde
une double ration de sang

tu n’as pas su
t’arrêter

reviens à temps pour l’indicible
et les chiots aveugles
endormis sous la table




LAMOTHE, Serge, Tu n’as que ce sang, Montréal, Mémoire d’encrier, 2005, pages 12-33.


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