SALES NÈGRES de JACQUES ROUMAIN




Jacques Roumain, que Dany Laferrière a décrit   comme le « Miron d’ Haïti », est né à Port-au-Prince en 1907 dans une famille bourgeoise. Il fait ses études à l’étranger et séjourne dans plusieurs pays d’Europe avant de rentrer dans son pays.
Il commence très tôt à publier ses écrits. Cofondateur de la Revue Indigène, son engagement politique est déjà important et il connait des séjours répétés en prison. Intellectuel engagé, il est un des fondateurs du Parti  communiste haïtien et du Bureau d’ethnologie. Son influence sur les jeunes de sa génération est proverbiale.
Jacques Roumain écrit des poèmes, des essais, des romans, des pamphlets, et des articles polémiques. Il termine en juillet 1944, l’année de sa mort, le roman qui sera considéré comme son chef-d’œuvre : Gouverneurs de la rosée.
Roumain ambitionnait de produire une poésie révolutionnaire qu’il présentait ainsi : « Si au contenu de classe du poème nous pouvons allier la beauté de la forme, si nous savons apprendre les leçons de Maïakovski, nous pourrons créer une grande poésie humaine et révolutionnaire digne des valeurs de l’esprit que nous avons la volonté de défendre ». Le poème « Sales nègres » est de ce point de vue une exceptionnelle réussite.




SALES NÈGRES

Eh bien voila:
nous autres
 les nègres
les niggers
les sales nègres
nous n’acceptons plus
 c’est simple
fini
d’être en Afrique
en Amérique
 vos nègres
vos niggers
v os sales nègres
nous n’acceptons plus
ca vous étonne
de dire : oui missié
en cirant vos bottes
oui mon pé
aux missionnaires blancs
oui maitre
en récoltant pour vous
la canne à sucre
le café
le coton
l’arachide

en Afrique
en Amérique
en bons nègres
en pauvres nègres
en sales nègres
que nous étions
que nous  ne serons plus
Fini vous verrez  bien
nos yes Sir
oui blanc
si Señor
et
garde à vous, tirailleur
oui, mon Commandant,
quand on nous donnera l’ordre
de mitrailler nos frères Arabes
en Syrie
en Tunisie
au Maroc
et nos camarades blancs grévistes
crevant de faim
opprimés
spoliés
méprisés comme nous
les nègres
les niggers
les sales nègres

SUPPRISE
Quand l’orchestre dans vos boites
à rumbas et à blues
 vous jouera tout autre chose
que n’attendait la putainerie blasée
de vos gigolos et salopes endiamantées
pour qui un nègre
n’est qu’un instrument
à chanter, n’est-ce pas,
à danser, of course
à forniquer naturlich
rien qu’un denrée
à acheter à vendre
sur le marché du plaisir
rien qu’un nègre
un nigger
un sale nègre

Surprise
jesusmariejoseph
surprise
quand nous attraperons
en riant effroyablement
le missionnaire par la barbe
pour lui apprendre à notre tour
à coups de pieds au cul
que
nos ancêtres
ne sont pas
des Gaulois
que nous nous foutons
d’un Dieu qui
s’il est le Père
eh bien alors c’est que nous autres
 les nègres
les niggers
les sales nègres
faut croire que nous ne sommes que ses bâtards
et inutile de gueuler
jesusmariejoseph
comme une vielle outre  de mensonges débondée
il faut   bien
que nous t’apprenions
ce qu’il coûte en définitive
de nous prêcher à coups de chicote et de confiteors
l’humilité

la résignation
à notre sort maudit
de nègres
de niggers
de sales nègres
Les machines à écrire mâcheront les ordres de répression
en claquant des dents
fusillez
pendez
égorgez
ces nègres
ces niggers
ces sales nègres

Englués comme des mouches à viande affolées
dans la toile d’araignée des graphiques de
cours de bourse effondrés
les gros actionnaires des compagnies minières et forestières
les propriétaires de rhumeries et de plantations
les propriétaires
de nègres
de niggers
de sales nègres
et la TSF délirera
au nom de la civilisation
au nom de la religion
au nom de la latinité
au nom de Dieu
au nom de la Trinité
au nom de Dieu nom de Dieu
des troupes
des avions
des tanks
des gaz
contre ces nègres
ces niggers
ces sales  nègres

Trop tard
jusqu’au cœur des jungles infernales
retentira précipité le terrible bégaiement
télégraphique des tams-tams répétant infatigables
répétant
que les nègres
n’acceptent plus
n’acceptent plus
 d’être vos niggers
vos sales nègres
trop tard
car nous aurons surgi
des cavernes de voleurs des mines d’or du Congo
et du Sud-Afrique

trop tard il sera trop tard
pour empêcher dans les cotonneries de Louisiane
dans les Centrales sucrières des Antilles
la récolte de vengeance
des nègres
des niggers
de sales nègres
il sera trop tard je vous dis
car jusqu’aux tam-tams auront appris le langage
de l’Internationale
car nous aurons choisi notre jour
le jour des sales nègres
des sales indiens
des sales hindous
des sales indochinois
des sales arabes
des sales malais
des sales juifs
des sales prolétaires

Et nous voici debout
Tous les damnés de la terre
tous  les justiciers
marchant à l’assaut de vos casernes
et de vos banques
comme une foret de torches funèbres
pour en finir
une
fois
pour
toutes
avec ce monde
de nègres
de niggers
de sales nègres

ROUMAIN, Jacques, Bois d’ébène, 1945. Réédition : Bois d’ébène, suivi de Madrid, Montréal, Mémoire d’encrier, 2003, pages 26-34.


















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Extraits d’ « À L’AUBE DES TRAVERSÉES » de MAKENZY ORCEL publié aux Éditions Mémoire d'encrier

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