RENÉ DEPESTRE




René Depestre est un poète, romancier et essayiste né le 29 août 1926 àJacmel en Haïti.

Il publie en 1945 son premier recueil de poèmes, Étincelles. Activiste politique, il doit quitter Haïti après l'arrivée au pouvoir d'un régime militaire. Il s'installe à Paris et y suit des cours à la Sorbonne. Il rejoint Cuba en 1959 et soutient le nouveau régime de Fidel Castro, puis déçu par l'orientation de la révolution notamment après l’affaire du poète cubain Heberto Padilla en 1971, René Depestre décide de quitter l’île en 1978.

Dans les années 1980, il s'installe àLézignan-Corbières. Son romanHadriana dans tous mes rêves reçoit lePrix Renaudot en 1988.



UNE FEE EN HIVER

Une fée s'est réveillée dans le poivre gris de l'hiver.
Un papillon l'a précédée au-dessus de la cheminée.
Une fête !
Une fête d'amour autour des vivants et des morts ! le feu brille dans mes mots du soir : chaque instant est un éclat de rire qui fait battre la vie à se rompre !
voici la fée qui se déshabille
sur l'égarement de mes cinq sens.
Une odeur de brûlé s'élève
de sa justice de femme.
Sa chaude lune est
le songe d'un très vieux songe de poète.
Sa force tendrement animale
est un pollen de papillon
sur l'oreiller d'un pharaon d'Egypte !
que la nuit apporte sa tendresse
aux yeux de reine vigilante !
que la maison reste en fleur
dans la neige de son souvenir !
salut, ombre bien-aimée d'Hadriana !
tes semences sont à ma porte
ta joie saute dans mon lit
pour rendre soudain la vue
à l'aveuglement de mes années !
Je suis
Atibon-Legba
Mon chapeau vient de la
Guinée
De même que ma canne de bambou
De même que ma vieille douleur
De même que mes vieux os
Je suis le patron des portiers
Et des garçons d'ascenseur

Je suis
Legba-Bois
I.egba-Cayes

Je suis
Legba-Signangnon

Et ses sept frères
Kataroulo

Je suis
Legba-Kataroulo

Ce soir je plante mon reposoir
Le grand médicinier de mon âme
Dans la terre de l'homme blanc
À la croisée de ses chemins
Je baise trois fois sa porte
Je baise trois fois ses yeux !

Je suis
Alegba-Papa
Le dieu de vos portes
Ce soir c'est moi
Le maître de vos layons
Et de vos carrefours de blancs
Moi le protecteur des fourmis
Et des plantes de votre maison
Je suis le chef des barrières
De l'esprit et du corps humains !
J'arrive couvert de poussière

Je suis le grand
Ancêtre noir
Je vois j"entends ce qui se passe
Sur les sentiers et les routes
Vos cœurs et vos jardins de blancs
N'ont guère de secrets pour moi
J'arrive tout cassé de mes voyages
Et je lance mon grand âge
Sur les pistes où rampent
Vos trahisons de blancs !

Ô vous juge d'AJabama
Je ne vois dans vos mains
Ni cruche d'eau ni bougie noire
Je ne vois pas mon vêvé tracé
Sur le plancher de la maison
Où est la bonne farine blanche
Où sont mes points cardinaux
Mes vieux os arrivent chez vous
juge et ils ne voient pas
De bagui où poser leurs chagrins
Ils voient des coqs blancs
Ils voient des poules blanches
Juge où sont nos épices
Où est le sel et le piment
Où est l'huile d'arachide
Où est le maïs grillé
Où sont nos étoiles de rhum
Où sont mon rada et mon mahi
Où est mon yanvalou ?
Au diable vos plats insipides
Au diable le vin blanc
Au diable la pomme et la poire
Au diable tous vos mensonges
Je veux pour ma faim des ignames
Des malangas et des giraumonts
Des bananes et des patates douces
Au diable vos valses et vos tangos
La vieille faim de mes jambes
Réclame un crabignan-legba
La vieille soif de mes os
Réclame des pas virils d'homme !

Je suis
Papa-Legba

Je suis
Legba-Clairondé

Je suis
Legba-Sé

Je suis
Alegba-Si

Je sors de leur fourreau

Mes sept frères
Kataroulo

le change aussi en épée
Ma pipe de terre cuite
Je change aussi en epee
Ma canne de bambou
Je change aussi en epee
Mon grand chapeau de
Guinée
Je change aussi en épée
Mon tronc de médicinier
Je change aussi en épée
Mon sang que tu as versé !

O juge voici une épée
Pour chaque porte de la maison
Une épée pour chaque tête
Voici les douze apôtres de ma foi
Mes douze épées
Kataroulo

Les douze
Legbas de mes os

Et pas un ne trahira mon sang

Il n'y a pas de
Judas dans mon corps

Juge il y a un seul vieil homme
Qui veille sur le chemin des hommes
Il y a un seul vieux coq-bataille
O juge qui lance dans vos allées
Les grandes ailes rouges de sa vérité !


BALLADE DES CINQ SENS


Du jour au lendemain
mes yeux ont vieilli de mille ans
mon ouïe est sourde aux chants du matin
l'odorat ne distingue plus l'arôme
du café frais de l'odeur des vieux dossiers
Mon goût échappe aux délices des fruits
et à toucher la papaye de l'acte d'amour
le froid austral prend d'assaut mes mains.


BOUCHE DE CLARTÉ


1

Ma bouche folle de systèmes
folle d'aventures
place des balises
aux virages les plus dangereux.

2

Ma bouche noire de détresse noire de culture noire de nuit fort noire boit son bol de clartés.

3

Enceinte de chansons enceinte de tendresse dès mes premiers pas d'enfant ma bouche tient des propos qui scient la lune en deux.

4

Ma bouche de poète pleine de présages dit aux humains la peine d'un monde à s'ouvrir
les veines !

Paris, 1947



CÉLÉBRATION DE MA FEMME

Comme le feu qui rit aux éclats dans ta chair ma poésie sera corps de femme au soleil
tel un bateau chargé d'épices à la folie
ma vie tangue sous le poids de ta mythologie
toi par qui le plaisir navigue en haute mer toi qui donnes un horizon à mes chimères
corps au feu magicien sexe à incandescence toi qui sais azurer les soirs sans espérance
quel honneur plus glorieux que celui de chanter dans un lied éclatant de joie et de santé
le grand soleil labié où les quatre éléments montent au ciel dans l'arc émerveillé du sang.



CONTRE VENTS ET MARÉES

Je reste un virtuose de mes chagrins quand s'abat sur mes souvenirs le temps de la mère pluie de mon enfance qui continue à prier pour moi : elle unit mes vieux os à
l'énigme à tous les hommes aux femmes et à leurs enfants émerveillés à la fumée qui protège au soleil mon ombre dans tous les lieux-assassins sans foi ni
loi où se sont égarés mes rêves de toute la vie.
Le dernier roc où s'arc-boutent mes années
sait que la vie est bien trop courte
et trop long l'espoir en mon esprit
et trop vive dans mes racines
la mémoire des femmes-jardins
qui ont porté jadis mes flammes
sur tous les fonts baptismaux.



ENTRE CENDRES ET COQUELICOTS

Notre époque sait-elle sur l'homme et la femme, sur le bien et le mal, plus de choses que le
Bouddha
Mahomet ou le
Christ ?

notre époque est-elle en progrès sur le passé ? avance-t-elle plutôt essoufflée très loin derrière les passions qui ont assuré les belles foulées
des maîtres d'autrefois ?

est-il plus périlleux de vivre à la fin du deuxième millénaire qu'au temps où les puissants pouvaient librement mettre en danger les jours des potes comme
Cicéron,
Socrate,
Giordano
Bruno,
Vanini,
Toussaint-Louverture,
Léon
Trotski ou
Gandhi ?

aujourd'hui aussi on risque de partir en déportation sans billet de retour, on peut être brûlé vif à domicile.
Pour un mot de trop sur le
Coran un expert en religion a le pouvoir de
t'arracher la langue et les yeux.
N'importe quel bricoleur du sacré au coin d'une rue peut te zigouiller au couteau, d'un coup de matraque ou d'une seule overdose.
Un ayatollah barbu, assis à la droite ou bien à la gauche du
Bon Dieu, peut encore donner l'ordre qu'on aligne
un après-midi tes poèmes sur une plage et qu'on les mette en croix face à la mer comme les deux mille jeunes gens pris jadis au piège d'un généreux conquérant
!



ÉPILOGUE

-
Né coiffé, ton garçon est né coiffé,
Diani !
et les dix orteils en avant comme pour mourir !
on planta sous un bananier
le placenta de sa venue au monde :
il porte ainsi un tempérament de maître-coq
avec de la croûte et de la mie de pain
autour de ses éperons attendris du soir.
Il eut à mener au fouet et au feu
le manioc en colère de ses jours
le voici qui passe le mors du sage
au poulain le plus emballé de ses rêves.
A son temps d'arbre à régimes de fruits
il laisse tout le temps qu'il faut
pour se changer en un parler de papa-fleuve :
un papa-fleuve c'est long à raconter
Quand toute la souffrance de la mer
reste complice de ses vieux os de fleuve.
Il se tient debout au plus haut de la crue
où un cœur inconsolé d'animal marin
alimente son dernier galop de sève.

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Extraits d’ « À L’AUBE DES TRAVERSÉES » de MAKENZY ORCEL publié aux Éditions Mémoire d'encrier

À l'aube des traversées  Pour Pierre-Richard, Fedner, Damas, Schélomi Lacoste hier encore la main qui transitai...