L'HOMME QUI MARCHE par ARNAUD DELCORTE



Arnaud Delcorte est né le 27 juin 1970 près de Charleroi en Belgique. Il est chercheur et professeur de physique à l'Université de Louvain et à l’Université St Louis à Bruxelles. Il commence à écrire de la poésie vers l’âge de 18 ans mais la publication de ses textes débute en 2007, à l’instigation d’un ami écrivain mauricien, Umar Timol. Pour lui, la recherche scientifique et la démarche poétique participent d’un même mouvement d’investigation du monde. Il contribue à plusieurs revues de poésie (Sources, Point-Barre, Diptyque, Francopolis, IntranQu’îllités, Legs et Littérature, RAL’M, etc.) Ses deux premiers recueils de poèmes, Le goût de l’azur cru et Toi nu(e) / Dans le linceul étoilé du monde sont publiés par le Chasseur Abstrait en 2009 et 2010, un éditeur rencontré par l’entremise du poète haïtien James Noël. Comme on le voit, la poésie d’Arnaud Delcorte est avant tout affaire de rencontres. En 2011-2013, il publie Ecume noire, Ogo, Eden et participe au collectif Poètes pour Haïti, à L’Harmattan. Son premier roman, Le piégeur de jours, sort aux éditions Ruptures en 2015. Pour Méridiennes, publié en 2015 chez M.E.O. Editions, il associe ses textes courts écrits au Maroc à la photographie de Brahim Metiba afin de « serrer de plus près la condition humaine » (Ph. Leuckx). Un second recueil formé surtout de textes courts, proches du haïku, et entrecoupé d’un long poème à l’amant, sort la même année aux Editions Maelström à Bruxelles (Ô). Dans Stroboscope (L’Harmattan, 2016), en physicien zélé, il passe l’humanité au scanner des mots et « se baigne dans ce bain humain avec une volupté qui balance entre l’observation critique et la découpe bouchère pour finalement s’anéantir dans la posture zen » (C. Boudet). Un des poèmes de Stroboscope intègre le collectif Dehors – Recueil sans abri (Janus, 2016), une action initiée par Christophe Brégaint en vue d’aider les hommes et les femmes qui dorment l’hiver dans la rue. Entretemps, Arnaud Delcorte écrit également des critiques de livres, notamment pour les quotidiens Le Nouvelliste et Le National (Haïti). Enfin, avec Quantum Jah, il expérimente une écriture libérée de contraintes, fragmentaire, multilingue, parfois triviale et souvent automatique, à l’image des flux d’information médiatiques. Stimulé par le travail de jeunes poètes comme Fabian Charles, il interroge la nature des relations entre humains à l’aube de ce troisième millénaire, les représentations et les genres, et comment l’amour et le désir se fraient un chemin dans cette frénésie chaotique de communication. Une large part de Quantum Jah a été écrite lors de conversations en « chat » sur les réseaux sociaux. 
« A. Delcorte est, de toute évidence, un homme qui aime les mots, qui se délecte de leur sonorité. Il sait, en conséquence, en faire des sortes de « feux d’artifice » intenses, qui nous sautent brusquement au visage. (…) En bref, il nous étonne, et même, nous éblouit. (…) La sincérité d’Arnaud Delcorte possède une dimension presque crue. Il ne veut plus de faux-semblants. Il se veut, et veut l’être ‘nu et sans autre élégance’, débarrassé de toute tricherie. Poète dans l’âme, il chemine vers ‘l’envers du monde’, qui ne peut être que ‘l’endroit du rêve’. » (P. Laranco).


La quinzaine Vagues Littéraires, organisée par l’association du même nom et les Editions des Vagues pour la troisième année consécutive, a été clôturée ce dimanche, après deux semaines intenses mêlant rencontres littéraires, ateliers d’écriture, ventes-signatures, conférences et projections de films.  Le thème de cette année, inspiré d’un mot de Dany Laferrière, était « J’écris comme je vis ».  Dans ce contexte, l’écrivain belge Arnaud Delcorte, invité d’honneur de la quinzaine, nous livre le poème que voici, inspiré par ses tribulations dans notre pays : 



L’homme qui marche

                                                                                                                                    À Jean Erian Samson



À chaque souffle

S’ouvre le monde

Inspiration

Expiration



Port-au-Prince

Robe de haillons

Sur corps hâlé de divine

Prostituée

Pieds dans l’eau baignée d’ordures ménagères

Cheveux aux vents du Morne l’Hôpital

Pensées de lucre à Pétion-Ville

Putain

Qui se mérite

Men ki moun ou ye ?



À chaque souffle

Le monde saigne



De longues trainées de gris

Et la fille de l’orage

Glisse entre les peaux

Ramène fraîcheur

Et lustre sur tes lèvres

Partie de jambes en l’air

Gémissements au crépuscule

Râles cernés

De pâles aboiements

Men se sa ki ou ?



À chaque souffle

Scintille le monde



Dans les ruelles de Jérémie

Un cochon

Cherche pitance

Apparition

Disparition

Un trio de zombies

Lourd paquetage sur la tête

Fend la nuit noire à trois heures

Un jeu de cache-cache entre chiens et loups

Men ou ki bo ou kache ?



À chaque souffle

Le monde soupire



Humanitaires

En convois blancs

Comme corbillards

Accompagnent

La mort

La survie

Soins palliatifs

Pour blessures létales

De dignité

Ou de mémoire

Epi ou ki sa ou di yo ?



À chaque souffle

Sourit le monde



Une gosse lave sa Barbie dans la rigole

Une vendeuse détricote ses cheveux

Une petite bombe monnaie ses charmes

Au diapason du Konpa

Haïti sourit

Une vedette casquette Ray Ban et disque d’or

Un Houngan en habit de cérémonie

Harangue les Loas Aïda Ouédo et Agoué

Un infirme

Une pocharde

Un trio de jeunes bourgeoises en déhanché

Vuitton ou Gucci

Haïti sourit

Epi ou tou ou souri



À chaque souffle

Le monde s’enivre



Carrefour, Jacmel, Gonaïves, Port-Salut

Qui es-tu Haïti

Pour qu’ils t’aiment autant ?

Je te vois

Ile de grands tremblements et de fatales plastiques

D’envahissante saleté

Et de bleus

Les bleus les plus doux

Les bleus les plus purs

Des bleus à rendre fou

Ou poète

Ça doit être cela

Ces bleus qui font tourner la tête

Et l’âme

Dans un yanvalou halluciné

Ou danse ou danse !



À chaque souffle

S’ouvre le monde

Inspiration

Expiration



Sur les routes

À fleur de roc

Entre les motos

Les tap-taps

Les « Gloire au Christ notre Sauveur »

Les « Dieu qui décide »

Et les « Délivrance »

Dans la ville

En perpétuel déséquilibre

Marchent les morveux

Marchent les dévotes

Marchent les forts en gueule

Marchent les vieux clous

Marchent les courtisanes

Et les gigolos



Ayiti !

Ayiti !

Monde saoulé

Sanglé au souffle

De l’homme qui marche



Arnaud Delcorte

Quinzaine Vagues Littéraires


Port-au-Prince, le 20 juillet 2017

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