GEORGES CASTERA



Georges Castera fils est né le 27 décembre 1936 à Port-au-Prince (Haïti), fils du médecin haïtien Georges Castera et d’Irène Aubry. Très jeune, il commence à écrire dans ce Port-au-Prince fasciné par les lettres. Il rencontre des auteurs comme René Bélance, Jacques-Stephen Alexis, Félix Morisseau-Leroy, Paul Laraque, les frères Marcelin, Anthony Lespès et des peintres comme Bernard Wah, Hervé Télémaque, Jacques Gabriel, Dieudonné Cedor, Max Pinchinat, Roland Dorcely… À partir des années 50, il se fait connaître dans les journaux de Port-au-Prince et est accueilli chaleureusement par les aînés.

En 1956, il part pour l’Europe. Il découvre en France une jeunesse curieuse de révolutionner le monde. Surréaliste et marxiste, dans ses écrits, il prend le parti des petites gens et chante leur face à face quotidien avec la vie. Heureusement que chez Castera, la poésie et la révolution (à venir et à faire) font toujours bon ménage.

Il entame des études en médecine en Espagne qu’il abandonne pour suivre une carrière poétique. Militant de gauche, toutes les luttes du monde qui entendent libérer l’Homme l’intéressent. Son œuvre est une révolte contre l’injustice, la misère et la répression et un pari sur l’amour et le désir.

Dans les années 1970, on le retrouve aux États-Unis où il travaille au théâtre avec les metteurs en scène Syto Cavé et Hervé Denis. Il prend une part active dans l’organisation politique de la communauté haïtienne de New York et dans la formation de la troupe de théâtre Kouidor.

À la chute de Duvalier en 1986, Georges Castera rentre à Port-au-Prince, après 30 ans d’exil et contribue à la formation poétique des jeunes tant de Port-au-Prince que de la province, à l’aide de ses lectures et interventions publiques, souvent avec des amis écrivains comme Anthony Phelps et Syto Cavé.

Il vit actuellement à Pétion-Ville où il partage son temps entre l’édition et l’écriture. Poète, dessinateur et directeur littéraire aux éditions Mémoire, il écrit en français, en créole et en espagnol. Il est membre fondateur de l’Association des écrivains haïtiens.

Georges Castera est l’une des plus grandes figures de la poésie haïtienne contemporaine. Quelques-uns de ses poèmes créoles ont été mis en musique par Lody Auguste, Atis Endepandan, Pierre-Rigaud Chéry, Marcel Nouvrier et Wooly Saint Louis Jean.





Paroles vives

j’ai quelquefois pris mes draps
pour des preuves de fidélité à l’aube

vivant sur rendez-vous crispés
attendant qui ne viendra peut-être pas
toujours plus belle dans la gravité de son silence
attendant l’averse de ses paupières
sur mon toit

j’appartiens à la fêlure des horizons bâtards
aidez-moi à écrire
ma courte biographie de pierre.

(Ratures d’un miroir, 1992)







La lettre sur mer

Le temps  menace la ville
d’un canon de rides

Tu m’écris que les arbres
étranglent les oiseaux
et que la mort fait mouche
sans jeu de mots
le bilinguisme entre les cuisses

Je ne sais plus si dehors
ma passion atterrit en catastrophe
ou si…
trois points suspensifs
La lumière s’est changée en cris
le vent blessé est introuvable

J’ai pris tous les risques
sans drapeau blanc
jusqu’à la cime des mots

Ville absolue dans l’éphémère
ville abrutie dans le mal vivre du poème
ville pour l’anecdotique vie
sans importance
sans porte de secours

sans porte de sortie

vie portée à vue par la mer
sous poids de barbelés.







La lettre sous la langue

Je t’écris pour te dire
que je vis à fleur d’encre
dans une ville de béton armé
On tire lamentablement dans ma rue
Dire et déjà trop dire
le bonheur sous chloroforme

Qui habitera avec nous
cet espace mensonger
l’incertitude de ce pays
aphone à force de faire des promesses
à des bonheurs sans complices
à des rêves de plein jour
et de plain-pied ?

Déjà l’ellipse
ma main coupée en deux
Il faut trancher
Je suis un homme
qui du rebord piégé de la lune
et du rebond de la lettre
et du piège de l’esprit
appelle la folie
devant la mer en ruine
et puisqu’il te faut un récit court
celui des fous derrière la porte
des lapsus
ou des masques allumés
qui font un bruit de poulie
dans les os
je t’écris pour t’apprendre
que j’ai longtemps parlé avec les poings
serrés
pour ne pas crier avec
l’horizon qui fait naufrage.







L'encre est ma demeure

De toutes les voix qui broutent
Mon poème
La tienne est la seule qui s'émerveille
D'une tache d'encre à l'horizon





Certitude

Ce n'est pas avec de l'encre
Que je t'écris
C'est avec ma voix de tambour
Assiégé par des chutes de pierres

Je n'appartient pas au temps des grammairiens
Mais à celui de l'éloquence étouffé
Aime-moi comme une maison qui brûle

Le peu de temps qui nous reste
À lécher des songes
Penche
Dans la nuit des mots
Avec rafales d'yeux entre les branches

La mer insuffle la peur
De parler aux rames

Parfois
Tes yeux sont introuvables





Accent

Je sors de ton sommeil
Plus près des nuages aveugles
Plus près de l'espace

Un oiseau passe
Sa syntaxe m'est encore inconnue

Accent circonflexe sur le A
Je sortais quelquefois de la blessure
Ouverte de la mer
Telle la dernière minute de ton regard
Vers la parole invisible
Qu'on ne peut toucher du doigts
Matière tambourinante des rêves
Dont les notes sont des grandes cages d'oiseaux
Où toute nos mémoires
Sont sur la plus haute tige

Dans le silence mal ponctué
La première porte qui s'ouvre
C'est ton corps
Embué dans sa déclivité
Interminable

Dédicace de la page du milieu
Femme démesurément femme
Dans la cassure du présent
Les jours de solitude inhabitable
S'il t'arrivait de t'interroger
Sur les choses informulées
Souviens-toi
Dans la plus pur errance de la parole
Que je suis entré dans ton sourire pour habiter ton doute







À suivre

Fatigué de ses vieux papiers résineux
La mer brûle une dernière lampe
Dans nos enclos de nudité

Ô mer recouvrant les draps
Des grands départ
La tonte des étoiles a commencé

Les poètes ne dorment plus

Dans mon pays
Les chemins se suicident
Dans la mer [...]





J'ai ouvert aux mots

J'ai ouvert aux mots
L'espace  de ton désir
Pour tout prendre
Pour tout voir
Prendre la terre par ces racines
Le soleil par ses branches
Carnivores qui enjambent
La nuit
Voir au travers du vertige
Boire au galop
Des syllabes bavardes de ta bouche

Notre amour a la témérité
De franchir le vide à pied
En jetant
La clef de l'épouvante
La belle clef qui piège la raison








Petit Récit d'affirmation
J'avais une corde dans la main
Et ne trouvais pas l'arbre
Fort robuste
Ni la branche assez haute
Pour laisser flotter mes pieds
Je suis parti vers la mer
Elle n'avait plus assez d'eau
Je me suis assis pour attendre
Que l'arbre ait des branches
Et que la mer se remplisse
D'eau

À force d'attendre
J'ai longtemps habité les mots en solitaire

Tu passais par là
Intarissable de beauté
Et de bonté curieusement
J'ai raté ma mort









Solaire

[...]
Devant l'herbe endormie au pièges des doigts
Nos rêves ont pris l'habitude
De regarder par la fenêtre
Les fleurs qui délugent
La foudre qui s'appuie contre ta joue
Le sauve-qui-peut des arbres et des robes
[…]
L'enfant que tu redeviens tremble
Comme une feuille de papier
Pourtant lourde de la ponte des mots
Je suis là comme une ville abandonnée
À la pointe du feuillage
Je suis là comme une ville offerte
À ton sourire
Le soleil est heureux d'habiter tes yeux







Ethique

À chaque question que tu poses à la vie
Notre amour est la bonne réponse

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